Effervescence Canton

Le collectif of U-Thèque (« nous nous rencontrons pour les films »)   
San Yuan Li Project invente une forme originale pour évoquer la mort d’un village au coeur de la mégapole.

by Jean-Michel Frodon

Loin de Pékin, centre du pouvoir , comme de Shanghai, épicentre du boom économique ouvert aux vents de la mondialisation, la région de Canton est devenu le centre d’une intense activité intellectuelle et artistique. C’est là qu’est né et que prolifère un groupe d’artistes (cinéastes, poètes, vidéastes, graphistes, photographes, musiciens, plasticiens, écrivains, architectes...) dont le nouveau cinéma DV a été le signe de ralliement, et qui opère sous le nom collectif de U-Thèque.

En 1999, deux poètes, Yang Li et He Xiao-zhu, deviennent responsable d’une revue dont ils confient la conception graphique à un autre poète, Ou Ning. Celui-ci rebaptise la publication Cineaste Magazine (en quasi-français dans le texte), et en profite pour commencer à organiser des visionnages chez lui de la collection de VCD achetés à Hong Kong. Les premiers participants intitulent ces séances U-Thèque, dont les caractères chinois signifient « nous nous rencontrons pour les films». A partir de 2000, « U-Thèque» essaime dans les bars, les librairies et autres lieux publics non officiels, et organise des événements liés à d’autres pratiques artistiques. U-Thèque développe également la circulation de textes critiques par le biais de son réseau U-Fax.

En 2002, Ou Ning et la cinéaste Cao Fei (notamment signataire du poétique et énergétique Imbalance 257) prennent l’initiative du San Yuan Li Project, auquel participeront douze artistes membres de U-Thèque. San Yuan Li fut autrefois un village dans les collines du Guangdong, devenu célèbre en 1841 lorsque ses habitants résistèrent les armes à la main au corps expéditionnaire britannique. Au cours du XXe siècle, le développement de la ville a avalé le village, qui avait pourtant conservé son identité et sa singularité au sein même de la mégapole. Jusqu’à ce qu’un récent projet d’urbanisation sauvage, comme en connaissent toutes les grandes villes chinoises contemporaines, n’entreprennent de faire disparaître ce qui inscrivait la mémoire à la fois d’un haut fait historique et d’un autre mode de vie au coeur de la cité moderne.

A égale distance du documentaire militant, du relevé topographique et de la vidéo expérimentale, San Yuan Li Project invente une forme singulière, née du travail durant des mois de neuf opérateurs et deux preneurs de son. Cette pataphysicienne entreprise est servie par un sens de la composition des plans et du rythme - parfois frénétique et parfois contemplatif – qui mène à bien une « tentative de description d’un lieu » dont l’existence et la disparition sont chargées de résonances politiques et mélancoliques. Le film a été présenté dans le cadre de la Biennale de Venise, il a été accompagné de l’édition d’un livre homonyme, en chinois et en anglais. Voir aussi les informations en lignes de et sur U-Thèque : www.u-theque.org.cn. En octobre, de passage à Paris pour une projection hélas confidentielle de San Yuan LI Project au MK2 Bibliothèque, Cao Fei avait en main un catalogue des 42 productions U-Thèque à ce jour, réparties entre « expérimental», « fiction », « documentaire » et « animation ».

Cahiers du Cinema, France, January, 2004

 

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