BOUCAN DE PEKIN
Par Ou Ning

Les propheties annonçant un«printemps des nouvelles musiques » en Chine ont commencé à fuser de tous cotes des le début des années 90. Déception : le rythme du développement musical chinois s’est révélé beaucoup plus lent que celui que les professionnels de l’industrie du disque ne l’avaient imaginé. Le rock chinois avait bien toujours son pionnier et héros, Cui Jian, même si l’on peut considérer que la seconde génération de rockers s’en est tirée avec une mention honorable. Mais il était difficile de sentir un quelconque signe de renouveau jusqu’au milieu des années 90, lorsque les jeunes accrocs de décibels chinois ont été suffisamment nourris de cassettes «poinçonnés» (en référence aux milliers de cassettes de musique occidentales de contrebande saisies par les douaniers et percées d’une large encoche sur la tranche pour empêcher leur revente au prix normal) et lorsque les adolescents chinois ont commence à tâter de la guitare en plus grand nombre des leurs premières manifestations d’acné.

Tandis que les premiers groupes de rock chinois qui s’étaient déjà fait un nom sombraient dans l’impotence, les accrocs de la jeune génération “poinçon” assimilaient avec frénésie et ferveur, grâce à ces albums venus du monde entier, une variété toujours plus grande d’influences musicales. Au début la seconde moitié des années 90, cette génération éclata soudainement en mouvements divers : guitaristes punks, génies de la mélodie électronique, expérimentateurs de bruits, disc-jockey alternatifs, colériques critiques musicaux, commentateurs érudits sur les BBS culturels. Certains d’entre eux sont par la suite devenus partie prenante de l’industrie du disque et ont lance leur propre label. C’est en tous cas durant ces quelques années et a Beijing qu’un nouveau mouvement de musique pop-rock a pris source et s’est répandu ensuite par ondes en dehors des frontières pékinoises.

La Chine était alors en pleine métamorphose et s’orientait vers une économie de consommation. Les signes d’une nouvelle ère triomphante étaient palpables partout, aussi bien dans les médias que dans la vie quotidienne des Chinois. Les premiers pas de l’Internet permettaient la dissémination rapide des nouvelles musiques a travers le pays. Dans un tel contexte, faire de la musique n’était plus synonyme de galères ou de marginalité (une etiquette qui collait encore aux artistes chinois à peine quelques années plus tôt). Un grand nombre de nouveaux groupes a alors vu le jour. Rejetant les conventions dépassées et les habitudes de leurs aînés, prônant une musique plus proche de la vie quotidienne, ces musiciens d’une nouvelle ère ont fortement contribué à relooker la scène musicale chinoise.

Beijing a toujours été le centre des mouvements musicaux dans l’Empire du Milieu. La culture et l’esprit critique qui régnait à Beijing dans les années 80 ont enfanté la première génération de rockers. Aujourd’hui, l’accès facile aux informations de la planète et la généralisation d’un style de vie moderne a contribué à faire de Beijing une scène toujours vivante, mais élargie aux neo-punks, aux guitaristes de pop ou encore aux fans de sons électroniques. Conséquence : des flots de jeunes d’artistes en herbe venus de province ont commencéà se déverser sur Beijing depuis quelques années et se mêlent aux musiciens du cru. C’est ainsi que s’est formée une partie essentielle de la culture et de l’identité des groupes de cette nouvelle génération.

Ce mouvement musical concerne deux groupes de personnes : les artistes et leur public. La plupart des membres des deux groupes sont nés dans les années 70 et 80, et ont grandit au son des cassettes «poinconnées». Ils ont donc une plus grande “maturité auditive » et ont des centres d’intérêts musicaux bien plus variés que leurs aînés. Pour beaucoup, la musique est un hobby, mais ne représente en aucun cas le centre de gravité de leur existence. Ils ne vivent pas en vertu d’idéaux abstraits et n’essayent pas de bâtir leur monde au-dessus de la réalité et en dépit du bon sens pratique. Leur musique, en terme de style, est teintée d’influences multiples -- punk pop, punk underground, pop ou musique électronique expérimentale. Ils ne sentent plus prisonniers du pénible sentiment d’avoir a internationaliser la musique traditionnelle chinoise. Leur musique est d’ailleurs pour eux avant tout a sa place dans le contexte international. Pour ce qui est du contenu, tous plaident pour une vie agréable et un hédonisme raisonnable. Cette nouvelle culture musicale est tout simplement le résultat du chamboulement étourdissant qu’a connu la société chinoise au cours des années 90.

Ce livre expérimental souhaite à sa manier définir verbalement et visuellement cette nouvelle culture musicale. Nous avons commencé à en imaginer le concept en juin 1997. J’écrivais alors la chronique « Bruits de Chine » pour un magazine hong-kongais, en présentant un certain nombre de nouveaux groupes pékinois. J’ai alors pensé à publier un livre sur ces groupes, en utilisant un prisme socioculturel, qui permettrait de faire des observations sur la scène rock chinoise des dernières années du XXeme siècle. Le livre aborderait également l’influence de Beijing sur toute une génération de jeunes chinois. Pour les aspects d’écriture, il serait en rupture avec la routine traditionnelle, ne pourrait être rangé dans aucune catégorie particulière, ne suivrait probablement aucune norme pour ce qui concerne la disposition des textes, tandis que les photos essayeraient d’explorer de nouveaux terrains esthétiques. Des artistes de divers horizons seraient également invites à y participer. L’ensemble, emballé dans une maquette créative et novatrice, parviendraità captiver l’attention du lecteur comme jamais un livre ne l’avait fait précédemment en Chine.

« Boucan de Pékin » devait au départ être une publication entièrement indépendante. En août 1997, je me suis rendu avec Yan Jun a Beijing pour rejoindre Nie Zheng, le photographe. Nous avons démarré nos interviews et les séances de photos avec cinq groupes et artistes : The Catchers in the Rye, Underground Baby, Ziyue, No 43 Baojiajie et Zhang Qianqian. Un an et demi plus tard, nous avons eu la chance de gagner la confiance de M. Xiao Yuan, éditeur de la Hunan Littérature & Art Publishing House. Yan Jun, Nie Zheng et moi-même avons donc refait un voyage a Beijing pour interviewer cinq autres groupes, encore plus jeunes : Sober, Overload, Supermarket, New Pants, Flowers, Fall Insex. Le travail préparatoire de cet ouvrage a été à la fois passionnant et fastidieux. Nous nous sommes lancés à corps perdu dans l’ambiance pékinoise, suivant les musiciens dans leur vie quotidienne, appelant leurs familles, récoltant des photos d’eux enfants, leurs manuscrits, leurs brouillons. Nous avons également eu la chance d’assister à un certain nombre de concerts et de pouvoir photographier les "hutongs" (ruelles) de Beijing, afin d’enregistrer sur pellicule l’animation de la capitale chinoise. Finalement, lorsque j’ai reçu les textes de Yan Jun et les photos de Nie Zheng, je me suis dis que nous avions réussi à concrétiser ce que nous avions en tête au départ.

« Beijing : Chair et Passion », le principal texte du livre, contient 23 essais distincts, tous écrits par Yan Jun. Certains sont des analyses incisives, d’autres des narrations plus vaporeuses, certains de simples impressions sur des gens ou des événements, des émotions personnelles. D’autres encore abordent des thèmes d’intérêt public et certains sont même des délires de soirs de cuites. Certains textes n’étaient pas terminés, et ont failli finir dans la corbeille a papier. Tous ces textes en tous cas veulent dissuader le lecteur de suivre sa propre grille de pensée ou de tenter de trouver à tout prix une signification entre les lignes. Mais en même temps tous visent à procurer un réel plaisir de lecture grâce à une disposition savamment fouillis des mots et des phrases. Je pense personnellement que ces textes sont les meilleurs que Yan Jun aie jamais écrit. Ils sont la preuve de ses talents multidisciplinaires de poète, romancier, internaute et critique musical. Les photos de Nie Zhang sont également a la hauteur de mes espérances. Celles des musiciens non seulement sont à la fois en rupture avec les règles de composition traditionnelle et parviennent à capturer leurs expressions. Les meilleures sont pourtant a mon avis les prises de vue de la vie quotidienne pékinoise, qui permettent au livre de mieux refléter la frénésie pékinoise : le wok huileux et puant du marché de la Tour du Tambour, le gamin qui court près du Temple Fulong, ou encore l’homme d’âge mur qui profite de la fraîcheur sur le pas de sa porte près de la ruelle de Shishahai.

Afin d’approfondir la démonstration sur la culture musicale des années 90, nous avons également demande à Yan Jun d’écrire l’article : « Beijing Story », a travers lequel il évoque son expérience d’amoureux de la musique et de professionnel des médias musicaux a Beijing. Nous avons enfin demandé à notre ami Dai Qiu de télécharger sur le BBS « Grand China » quelques lignes écritespar un jeune «poinçon», et qui nous semblaient bien refléter les émotions de cette génération.

Avant de démarrer les travaux de maquette, nous avons rassemblé les travaux d’autres photographes et d’artistes, afin de les ajouter à ceux que nous avions déjà. Tous avaient un lien avec Beijing. Nous avons utilisé une approche de type collage pour disposer ces matériaux. Un travail en fait similaire a celui d’un DJ : lorsque le rythme et le flot de base sont mis en place, il ajoute des échantillons audio a certains endroits et fait des répétitions a d’autres. Nous avons ainsi dispose les matériaux sans ordre logique, afin de laisser la place a de nouvelles interprétations. Il n’y a aucun concept traditionnel de chapitre dans ce livre. On n’y trouve qu’une vague nervure indiquée dans la table des matières (qui n’est pas organisée non plus dans le sens traditionnel mais est plutôt une liste des matériaux utilisés).

L’objectif de ce livre en terme de maquette et de design est d’arriver à une esthétique a la fois simple et forte. Afin de mieux faire ressortir le caractère des personnages tout en conservant le style original des photos, nous ne les avons que très peu retouchées ou coupées, et n’avonspratiquement pas eu recours à des effets spéciaux. Nous avons essayé de minimiser les éléments décoratifs. Nous avons utilisé en revanche un grand nombre de photos pleines page et d’espaces blancs afin de rehausser la corrélation entre les différentes pages. Le texte dans le livre n’a pas été plaque la par seul souci littéraire, mais également dans l’espoir d’apporter un plaisir visuel : les typographies et la disposition des textes voulaient contribuer à part entière a l’effet général du livre. J’aime beaucoup la typographie classique « Song » pour les caractères chinois, tandis que pour l’anglais, j’utilise presque exclusivement la série « Arbitrary ». Le style très coloré du livre provient à la fois de ma perception de Neville Brody et de livres des années 50 et 60 dénichés à Panjiayuan (le plus célèbre marché aux puces de Beijing). Quant au papier et a l’impression, j’ai une préférence pour les papiers bruts qui absorbent beaucoup d’encre.

Back___

Copyright ©2005-2006 Alternative Archiv All Right Reserved